Le marché américain des prestations intellectuelles, historiquement l’un des plus matures, connaît aujourd’hui une recomposition rapide. La hausse des coûts, la volatilité du travail et une réglementation fragmentée mettent sous tension les modèles traditionnels d’accès aux talents.
Pour les directions achats et les équipes métiers, l’enjeu est désormais clair : adapter leurs pratiques pour identifier, contractualiser et piloter des experts externes dans un environnement plus complexe et plus mobile. Les observations d’Antoine Clément et de Louis Rivest éclairent cette transition et les nouveaux équilibres qu’elle impose aux organisations.
Un marché pionnier, mais devenu plus volatil
Les États-Unis comptent près de 73 millions de travailleurs indépendants, dont 27,6 millions à temps plein. Cette profondeur de marché s’explique notamment par le rôle historique de la Silicon Valley, qui a ancré très tôt la culture du freelancing et du travail flexible.
Les entreprises de la tech ont installé très tôt une culture du freelancing et du travail flexible. Cela a structuré un marché déjà mûr, avec des talents très aguerris et habitués à travailler en indépendant
Mais cette stabilité est aujourd’hui bousculée. Le retour au bureau imposé par certaines entreprises, dans un contexte de chômage toujours bas, accroît les tensions. S’ajoutent les effets du government shutdown et les vagues de restructurations dans la tech, qui alimentent un climat d’incertitude durable.
Cette recomposition accélère la mobilité du marché : de plus en plus de professionnels considèrent le freelancing comme une alternative plus attractive que le modèle traditionnel.
Beaucoup se demandent si le freelancing n’offre pas une alternative plus souple et plus attractive que le retour à l’office.
Les réductions d’effectifs dans la tech ont également fait émerger une nouvelle génération de freelances spécialisés, notamment en IA générative, automatisation ou architectures cloud avancées. Le vivier se renouvelle, mais la concurrence s’intensifie sur les expertises les plus pointues.
Le nearshore devient un axe prioritaire pour les grandes entreprises américaines
Les coûts très élevés des prestations IT aux États-Unis ne poussent plus seulement à optimiser les budgets, ils entraînent un basculement structurel vers le Canada et l’Amérique latine, désormais perçus comme des extensions naturelles du marché américain.
Le Canada figure en tête des zones recherchées, notamment pour les besoins en finance, data ou cybersécurité. L’effet de change joue un rôle important, le dollar canadien étant en moyenne 25 à 30 % moins cher que le dollar américain depuis cinq ans.
L’Amérique latine connaît également une accélération remarquable. Le secteur IT y progresse rapidement, et la Colombie, en particulier, attire les entreprises américaines grâce à un vivier en croissance et un niveau d’anglais élevé.
Le nearshore LATAM permet de trouver des experts seniors, sur le même fuseau horaire, à un coût plus compétitif et dans un environnement plus stable que l’offshore traditionnel.
Cette dynamique concerne d’abord la pharma, la finance, l’énergie et la cyber, où la continuité opérationnelle et la stabilité réglementaire priment.
Les principaux hubs des prestations intellectuelles aux États-Unis
Ces dynamiques se reflètent dans la géographie du marché américain. Les hubs structurent les investissements, les flux de talents et la concentration des besoins en expertise. Ces hubs jouent également un rôle clé dans les stratégies onshore et nearshore des entreprises, car ils concentrent les investissements, les expertises et les besoins opérationnels.
Nord-Est (Boston, New York, Washington) : pharma, biotech, finance, gouvernement.
Caroline du Nord et Virginie : biotech, manufacturing, supply chain.
Texas (Houston, Austin) : énergie, oil & gas, data centers.
Californie (Bay Area) : big tech, IA, innovation.
Ces pôles enregistrent depuis plusieurs années des investissements technologiques et industriels massifs, renforçant leur attractivité pour les entreprises en quête d’expertises pointues.
Une domination des MSP qui révèle ses limites
Le marché américain est structuré depuis longtemps par les MSP globaux. Leur rôle reste essentiel dans la gestion des panels fournisseurs, mais leur modèle s’adapte mal à la montée du freelancing, dont les besoins juridiques et administratifs diffèrent de ceux des sociétés de conseil.
La plupart des MSP gèrent très bien les fournisseurs établis, mais pas les freelances. Cela crée des risques, des coûts et une perte de visibilité. Beaucoup de clients cherchent désormais un partenaire capable de prendre en charge cette partie spécifique.
Face à ces limites, de plus en plus d’organisations cherchent des partenaires capables de prendre en charge spécifiquement les freelances. Ce besoin ouvre la voie à des modèles plus spécialisés, des MSP-like dédiés aux indépendants, qui gèrent la conformité, l’administratif et la visibilité tout en offrant une approche plus flexible que les cadres traditionnels centrés sur les fournisseurs établis.
Un cadre réglementaire fragmenté et un changement culturel profond
La réglementation américaine varie fortement d’un État à l’autre : critères de classification, obligations contractuelles, exigences administratives, accès aux financements publics…
Pour les organisations opérant au niveau national, cette diversité crée des risques importants de non-conformité et rend difficile la mise en place de processus homogènes.
La compréhension de la loi locale est souvent un point de friction pour les entreprises qui opèrent à l’échelle nationale.
À cela s’ajoute un facteur culturel : les entreprises restent attachées à leurs panels historiques et aux grandes firmes de conseil, alors que la montée du freelancing et du nearshore les pousse à élargir leurs modèles de collaboration.
Le marché américain des services professionnels est par ailleurs très digitalisé, mais l’adoption des outils de gestion des talents externes reste inégale selon les secteurs. Certaines industries, très avancées sur le sourcing digital, cohabitent avec d’autres où les processus restent encore largement manuels, créant un paysage à double vitesse.
Ce que cela implique pour les entreprises américaines
L’accès aux talents ne se résume plus à identifier des experts. Les organisations doivent désormais concilier réduction des coûts, maîtrise du risque et conformité locale, un triptyque qui redéfinit les stratégies d’accès aux compétences externes.
Elles évoluent dans un marché où les freelances sont nombreux mais où la visibilité diminue, où les coûts augmentent et où les modèles MSP traditionnels montrent leurs limites. Structurer une gouvernance capable d’intégrer freelances, cabinets spécialisés, ESN et experts nearshore devient indispensable.
Cette équation est également influencée par les choix politiques américains. Les orientations protectionnistes ou pro–libre-échange modifient directement le coût du travail, la disponibilité des compétences et les arbitrages entre onshore, nearshore et offshore.
Le sujet n’est plus seulement d’identifier des talents, mais d’en maîtriser les risques, les coûts et la conformité.
Un marché solide, mais en transition
Les États-Unis restent probablement le premier marché mondial des prestations intellectuelles. Mais la combinaison de pressions économiques, de recomposition géographique et d’incertitudes réglementaires ouvre une nouvelle période. Les organisations capables d’adopter une gouvernance plus ouverte, plus cohérente et plus diversifiée de leurs talents externes seront celles qui tireront le mieux parti de ce nouveau cycle.
Pour approfondir ces enjeux ou partager vos propres observations du marché américain, vous pouvez contacter nos équipes locales.


